Réflexion et pistes pour l’intervention

23/06/2017

Nous proposons ici des éléments pour (re) penser l’intervention de l’entraîneur en considérant l’interaction entre l’objectif sportif et l’objectif éducatif. Pour cela, et parce que notre intervention ne se limite pas à l’énoncé des deux principes précédemment exposés, nous mobilisons le cadre international pour la formation des entraîneurs (2013) notamment à travers six catégories d’acquisitions permises par le sport. Ce cadre est particulièrement intéressant, car il est issu de la collaboration entre scientifiques, entraîneurs, dirigeants et formateurs de renommée internationale. Nous traitons et illustrons les six catégories dans les parties suivantes.

1- Respect

Le respect fait partie des valeurs sportives communément admises. Pour autant, rares sont les pratiquants qui font preuve « d’un juste respect ». En effet nombreux sont ceux qui sont trop ou au contraire pas assez respectueux des partenaires, adversaires, entraîneurs, officiels, parents voire d’eux-mêmes. C’est alors à l’entraîneur d’intervenir, de réguler.

Par exemple, un jeune irrespectueux est au club depuis septembre 2016. Sans l’exclure pour son comportement, nous avons travaillé avec lui à travers des leçons individuelles, des exercices collectifs, des discussions d’abord individuelles puis avec son père. Au bout de six mois, si du chemin reste à faire, le progrès est là.

A contrario, certains jeunes respectueux d’autrui en viennent à accepter des comportements irrespectueux. Aussi, avec ces jeunes nous mettons par exemple en place des situations où ils sont bousculés par des camarades et doivent réagir en s’affirmant c’est-à-dire : 1/sans répondre par la violence verbale ou physique. 2/sans démontrer une attitude de passivité voire de repli postural (dos qui s’arrondit, poitrine qui se cache entre les épaules, position de profil) ou de fuite.

2 – Fair-play et esprit sportif

À travers les entraînements et les compétitions, les pratiquants peuvent acquérir les comportements appropriés aux normes sportives et aux normes sociétales, en comprenant les conséquences fonctionnelles et relationnelles des bons et des mauvais comportements.

®Marie Lan Nguyen

Un de nos jeunes sur sa première compétition a eu des signes marqués d’incompréhension face à des comportements non règlementaires de son adversaire, non sanctionné par l’arbitre (frappes dans les jambes, contacts excessifs). En revanche, lui-même fut sanctionné par l’arbitre pour son attitude. Nous avons alors coupé court entre les deux rounds à son incompréhension en lui rappelant que l’arbitre était souverain et que si jamais il y avait une contestation à effectuer, c’était au coach de le faire. Reparti pour le second round, il a terminé second de la compétition après avoir gagné plusieurs combats.

Lors d’une Coupe de France, un autre jeune perd son combat, comme lors de compétitions précédentes. Du point de vue de la boxe et des qualités physiques, il a tout à fait le niveau national. Par contre il démontre un fair-play excessif, c’est-à-dire qu’après avoir rapproché son adversaire de la sortie de tapis en le boxant, il laisse ce dernier se replacer librement avant que l’arbitre ne sanctionne la sortie de zone. Sachant que les sanctions comptent dans le jugement des rounds, cet excès de fair-play est un non-sens. En en discutant après, on se rend compte que ce jeune a ce comportement dans sa vie quotidienne et que cela le gêne. Depuis, son travail individuel au club est orienté sur cet aspect, puisqu’encore une fois c’est l’actuel maillon faible par rapport à ses qualités pugilistiques et physiques.

3 – Confiance et travail d’équipe

De nouveau, les pratiquants n’ont pas tous un juste niveau de confiance en eux et en autrui en arrivant au club et ne savent pas travailler en équipe dans leur intérêt et dans l’intérêt du collectif. Pour autant, dans un sport de contact comme le nôtre, il s’agit d’éléments fondamentaux.

Un manque de confiance peut amener notamment en compétition un comportement introverti face à un adversaire inconnu, entouré d’adultes inconnus. Ce comportement d’introversion amène le jeune à ne pas s’exprimer pleinement, donc potentiellement à perdre son ou ses combats, entraînant un cercle vicieux de manque de confiance envers lui-même, envers l’entraînement mis en place avec les coachs. Il est possible qu’en doutant ainsi, le jeune se replie davantage voire n’aille pas jusqu’à la compétition suivante et arrête l’entraînement.

Un excès de confiance ne permet pas de profiter des bienfaits du travail d’équipe et peut être associé à un ego surdimensionné, avec les conséquences que l’on sait.

Entre manque et excès de confiance, c’est à l’intervenant, ici l’entraîneur, d’observer et d’interpréter les signaux pour accompagner le jeune vers un juste milieu plus performant, plus vivable et plus durable.

4 – Santé et forme physique

Si les bienfaits du sport sur la santé physique sont montrés, nous travaillons aussi sur la santé mentale. Par ailleurs, il ne suffit pas de faire du sport pour être en bonne forme. En tant qu’entraîneurs, nous cherchons à alterner au sein d’une planification des variations au sein du développement des qualités physiques par exemple, tout en respectant 1/les caractéristiques du public 2/les exigences sportive du Full Contact.

Enfin, il s’agit avant tout d’éduquer chaque jeune à bien se préparer à l’effort, à s’étirer correctement selon l’objectif et le moment dans la séance, à sensibiliser sur le travail agoniste/antagoniste et sur les chaînes musculaires, sur l’importance du placement postural, du gainage (etc.). L’objectif est 1/d’atteindre de meilleures performances, avec des jeunes plus instruits et plus concernés,  2/de préparer les jeunes à « l’après club » ; il est illusoire de penser que tous les adhérents sont adhérents pour la vie, ni même qu’ils vont poursuivre la pratique des sports de combat. Aussi, une réelle éducation à la gestion tout au long de la vie de leur santé semble un investissement durable.

5 – Compétition et réussite

On croit parfois que si un sportif va en compétition, il est compétitif, a envie de gagner et de progresser. En club, nous avons constaté que c’est loin d’être vrai. Encore une fois, notre posture est de ne pas laisser les choses en l’état. Le jeune qui va en compétition sans avoir « la gagne » peut y perdre en termes de confiance, par exemple si les résultats ne sont pas à la hauteur du fait du manque de combativité et de compétitivité.

De plus, le jeune qui agit ainsi dans le sport risque d’agir de la même façon au quotidien. Que se passera-t-il s’il veut exercer un métier accessible uniquement par concours, donc dans la concurrence ?

Au club, nous travaillons sur la compétitivité avec par exemple des challenges collectifs, des exercices individuels au sac de frappe où le jeune doit battre ses propres records ou ceux du club, en utilisant la vidéo. Nous cherchons également à faire prendre conscience aux sportifs du lien entre efforts et amélioration personnelle, car si le jeune ne gagne pas toujours, la progression est par contre à la portée de tous.

6 – Plaisir et engagement à vie

Dernier aspect du cadre, dans l’objectif éducatif plus large de pratique physique tout au long de la vie, nous cherchons à développer le plaisir dans la pratique du Full Contact et plus largement des activités physiques. Ceci par la variété des situations d’entraînement, les animations régulières, la valorisation du dépassement de soi, la mise en évidence de la progression de chacun et la recherche d’une intervention qui s’attache à l’individu et non pas systématiquement à un collectif dépersonnalisé (les fameuses séances et planifications « prêtes à l’emploi »).

À travers ces six champs de développement du sportif et l’entraînement/l’éducation mis en place en club chaque semaine, nous cherchons à rendre le pratiquant acteur de sa vie sportive, mais aussi citoyenne, scolaire & privée. Tout comme l’entraînement en sports de combat vise à rendre combattant et non pas victime de l’adversaire, l’éducation par le sport vise à accompagner des jeunes vers une autonomie réfléchie.

Pour prolonger la réflexion et l’action

Nous avons vu à travers six catégories quelles étaient les acquisitions permises par le sport. Dans notre conception, il s’agit bien d’acquisitions « permises ». En effet, s’il suffisait de faire du sport pour acquérir automatiquement « l’esprit sportif »… il n’y aurait pas des « très sales gosses » comme dans le livre éponyme de Dufy & Laure (2016). Pour nous, l’acquisition est « permise » par un travail conjoint de l’intervenant avec le sportif, la sphère parentale et plus largement les sphères scolaire et sociale. Sans cette vision « d’équipe », l’intervention éducative se trouve plus difficile, parfois moins efficace.

Quelques autres aspects nous paraissent également à prendre en compte pour intervenir avec légitimité, cohérence et efficacité :

  • Un entraîneur qui se saisit activement de son rôle d’éducateur, en prenant du temps pendant et en dehors des entraînements pour mieux comprendre le jeune afin d’être un « entraîneur-éducateur »
  • Un discours et des actes de la part de l’entraîneur en faveur de l’égalité des sexes et plus largement du respect d’autrui
  • Une nécessaire qualité d’empathie (Potrac, Gilbert, & Denison, 2013) et une attention particulière donnée aux feedbacks (Horn, 2008)
  • La conscience que si l’entraîneur peut avoir une influence importante sur l’enfant et le sportif de manière générale, cela peut être de façon positive ou négative. Par exemple, les mots de l’entraîneur peuvent « inhiber, détruire, enthousiasmer, transcender, obliger, permettre, révolter ou laisser indifférent » (Comyn, Thiec, Yahyaoui, & Labridy, 2005, p. 137)
  • Amener le travail d’objectifs éducatifs (exemple : être plus confiant en soi) en en parlant, mais aussi en mettant en place des situations types à l’entraînement. Parmi ces situations, ne pas négliger les moments d’autonomie ou de semi-autonomie, car les compétences de vie s’acquièrent mieux quand les sportifs ont une part dans les décisions prises
  • Tenir compte de l’influence élargie de la société, de la famille, des entraîneurs, des professeurs et des pairs (motivation, amitié, victimisation)
  • Prendre la compétition comme une finalité sportive mais aussi comme un outil de développement formidable
  • Enfin, la catégorisation ici présentée n’est pas exhaustive. Il est possible de développer aussi la résilience, le self-contrôle, la capacité à se fixer des objectifs, à travailler en équipe, à communiquer…

« L’éducation est une arme puissante pour faire évoluer les mentalités et transcender les différences, et le sport est une source d’inspiration, de dépassement, de tolérance et d’apprentissage du respect de la jeunesse. Ces deux éléments participent à créer une société plus juste et fraternelle »

Nelson Mandela

 

Extrait du magazine « Sport et Santé »